Frédéric Roux

Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer

Je n’ai pas aimé mon père
Je n’ai pas aimé mon sort
Je n’ai pas aimé ma mère
Je n’ai pas aimé la mort

(D’APRÈS) CHARLES TRENET

We don’t really like what you do
We don’t think anyone ever will
Is a problem that you have
And this problem makes you ill

DANIEL JOHNSTON

Tu mare no ha sió guëna ;
tú tampoco lo serás ;
de mar trigo, mala harina ;
de mala harina, mar pan

COPLA
Aunque sé que no la quiere

perdona la mare mía
es que la tengo elegía
entre todas las mujeres

COPLA

A ma femme née le jour où ma mère est morte

Fonds de miroir

Je n’ai pas de fantasme
je n’ai pas d’obsession
je suis extrêmement peu névrotique
mes rêves sont d’une banalité affligeante
je serai passé dans l’existence
comme un pet sur une toile cirée
mais ce faisant
(et c’est étrange j’ai du mal à le comprendre)
j’aurai posé pas mal de problèmes
à pas mal de gens

PIERRE TILMAN

I’ve heard him complainin’
‘Bout piddly little stuff.
I’ve watched him do nothin’
And say he can’t get enough.
He’ll blame his mamma and daddy
Or the world passing by
And I don’t know this guy.

GREG BROWN

Se me olvidó que te olvidé
y como nunca te encontré
entre las sombras escondida
y la verdad no sé porqué
se me olvidó que te olvidé
a mi que nada se me olvida

LOLITA DE LA COLINA

Mon père, ce héros au sourire si doux

VICTOR HUGO

 A peine était-il mort que mon père a continué à nous emmerder.
    La première des évidences qui nous laissait interdits : dans le rôle du cadavre, il était minable. Vivant, il avait encombré le monde de sa beauté, mort, il n’était pas terrible.
    Il était mort seul, la mort aime venir lorsqu’il n’y a pas d’autres visiteurs, après une longue agonie. Du spectacle de ses souffrances, il  n’avait pas été avare, mais il nous avait privés du mystère de les voir cesser.
    Il était donc, enfin ! passé de l’état de nature à l’éternité.
   L’éternité ne nous disait rien qui vaille. Que la résurrection des corps soit un bricolage improbable nous inquiétait moins dans la mesure où chacun d’entre nous était un éminent spécialiste du bricolage et de l’improbable.
    Sans aller chercher très loin, la toilette funéraire m’avait vite renvoyé à mon statut de maladroit imaginaire auquel l’adresse réelle de mon père m’avait très tôt condamné. Nous étions passés du rasoir d’Occam au Bic à trois lames et je ne l’en avais pas moins coupé à plusieurs reprises. Encore heureux, le cadavre saigne relativement peu. Il était mort en clignant de l’oeil, à tel point que je me suis demandé s’il était vraiment mort ou s’il continuait à se foutre de ma gueule.
    Impossible qu’il arrête.
    Squelette, crâne de pharaon, il flottait dans ses vêtements. Guerre, accident, UNE chaussure est toujours le signe annonciateur d’un désastre, son pied droit était si déformé qu’il était impossible à chausser. Je me suis résolu à ce qu’il assiste au Jugement dernier avec une seule godasse, étant donné ses états de service, j’ai pensé que cela ne changerait pas grand-chose.
    Le désastre était voyant.
    C’était mal parti.
    Nous venions néanmoins, chacun notre tour, vérifier de temps à autre si une transformation décisive survenait et revenions de ces allers-retours entre sa chambre et la cuisine plus sceptiques encore.
    Nous étions certes déçus mais, plutôt habitués à la déception, nous aurions pu passer là-dessus, s’il n’y avait pas eu le pognon. Il en avait laissé tellement qu’on ne savait pas quoi en foutre.
    Il nous avait prévenus, s’il lui arrivait « quelque chose », il faudrait, pour récupérer le magot, détruire ce qu’il avait construit jusqu’à ce qu’il n’en reste plus pierre sur pierre. La perspective nous effrayait, dans la mesure où le bunker mahousse lui était toujours apparu comme le modèle de l’habitation idéale. L’été à l’Océan, il comparait les différents modèles de casemates comme si le Mur de l’Atlantique avait été un catalogue de maisons témoins. Le but qu’il recherchait n’était pas la construction d’un édifice aux lignes parfaites dont il aurait tracé le plan au préalable. Ce qui était désiré et rêvé, c’était, au contraire, un espace où il serait enfermé, une demeure sans fenêtres et sans lumière, mais avec un grand nombre de portes. Il avait mis toute son énergie, qui était sans bornes, à réaliser son effarante Utopie et ne semblait plus très loin de réussir.
    Lorsqu’il nous arrivait d’évoquer sa fin, qui nous était toujours apparue comme une hypothèse d’école avant qu’il ne soit, ultime excentricité, atteint d’un cancer du fumeur sans jamais avoir fumé, la lassitude nous venait. On portait peu d’intérêt à sa succession, découragés à l’avance des efforts qu’il faudrait fournir pour récupérer le pactole.
    Pour échapper au sort des fils du laboureur de la fable, nous luisouhaitions de vivre le temps que devait durer un Reich domestique qui se respecte : mille ans.
    Quelques années auparavant, je lui avais emprunté une petite somme. Les négociations avaient été longues et délicates, mais il avait fini par y consentir. Sans doute sous la pression de ma mère, satisfaite que j’exerce à trente ans un métier respectable (masseur kinésithérapeute), même si son ambition de me voir entrer dans la fonction publique, qui lui était toujours apparue comme un Walhalla, était, une fois pour toutes, déçue.
    Vu l’aspect des liasses, nous avions déduit qu’il avait enterré ses éconocroques.
    Ce fut un soulagement. On préférait retourner de fond en comble les deux hectares en friche autour du blockhaus où il vivait avec ma mère et leur ménagerie, que démonter la ligne Maginot parpaing après parpaing. J’ignore pour quelle raison, mais nous pensions avoir plus d’attaches agricoles que de dons pour les travaux publics.
    On se persuadait de la justesse de cette hypothèse en se souvenant qu’il avait été obligé, dix ans plus tôt, de faire un scandale auprès de la Banque de France pour se faire rembourser quelques liasses de billets de cent qu’il avait enterrées sans les précautions d’usage : Bonaparte était défiguré, sa redingote esquissée par David en loques, les feuilles d’acanthe moisies et les biftons collés les uns aux autres. L’affaire avait duré plusieurs mois avant qu’il n’obtienne, comme il n’en avait jamais douté, satisfaction ; au-delà, sans doute, de ce qui était juste puisque arnaquer l’Etat lui a toujours semblé un devoir civique.

    Toute son existence a été tissée de perpétuelles manigances, rapines, usures, voleries. Le monde lui était hostile comme ses habitants ; les autres étaient ses adversaires, son seul but était d’en triompher puisqu’ils désiraient sa ruine, et de leur survivre puisqu’ils voulaient qu’il crève. Il y mettait toute sa volonté et toute son astuce, aidé en cela par l’étude obstinée de dictionnaires de droit et de livres de médecine dépareillés.
    Il a ainsi voyagé gratis pendant des années avec un billet de banque dans un état épouvantable soigneusement rangé dans son portefeuille. Lorsqu’il le présentait avec mille précautions au wattman (toute fausse manoeuvre aurait pu le réduire en poussière) et qu’il se le voyait refuser, il objectait à son interlocuteur agacé par la file où le quidam s’impatientait déjà, en citant les articles adéquats, que personne n’avait le droit de refuser un paiement dans une monnaie ayant cours légal, quel que soit l’état de son support pour peu que son identification soit possible. Et elle l’était. En revanche, ne pas l’accepter s’apparentait au refus de vente qui était punissable par la loi. Il avait le texte sous la main, il pouvait le prouver.
  – Vous voulez que je vous le lise ?
    De guerre lasse, le contrôleur du tramway finissait toujours par céder.
  – Ça va… montez !
    Et mon père rangeait avec mille précautions son viatique jusqu’au prochain scandale que son apparition ne manquerait pas de déclencher.
    La combine durera jusqu’à ce que son sésame finisse par se désintégrer. Vingt ans après, il regrettait encore sa disparition et n’a jamais renoncé à en trouver un identique. Il souriait à son évocation comme à celle de toutes ses arnaques, grandes ou petites, qui avaient fini par faire long feu. L’adversaire n’avait de cesse de trouver des parades à ses connaissances lacunaires et cela signifiait qu’il fallait qu’il les approfondisse en étudiant au plus près les infinies nuances du Code civil.
    S’il avait eu le certificat d’études, il aurait été un pénaliste redoutable. Sans, il était un redoutable emmerdeur.

    Tout cela n’était plus que des souvenirs ; pour l’instant, on avait un cadavre sur le dos et un nombre de millions qui nous apparaissait considérable. Pour le cadavre, on ne se bilait pas trop, Borniol s’en chargerait, en revanche, nous nous retrouvions seuls et démunis avec l’argent et les problèmes qu’il posait.
    Qu’en faire ?
    Notre attitude avec le grand ordonnateur des Pompes funèbres ne nous a pas rassurés : les cercueils nous sont apparus hors de prix ; alors que nous aurions pu, désormais, lui offrir – cash – les modèles en acajou de Cuba, doublés de shantung, surchargés de bronzes chantournés, nos réflexes médiocres nous ont repris devant le catalogue.
    L’homme de l’art avait compris à qui il avait affaire : des minables. Il approuvait nos atermoiements, nous conseillait la modération, il nous fallait rester raisonnables, il s’agissait de ne pas péter plus haut que notre anus. Le tout énoncé du ton cauteleux qu’adoptent les employés des Pompes funèbres en ces circonstances.
    Le fou rire nous gagnait. Avant d’éclater, nous nous sommes décidés pour un modèle intermédiaire qui nous a semblé fort cher pour le peu d’usage auquel il était destiné.
    Idem pour la messe : il ne croyait en rien.
    Idem pour les fleurs : il ne pouvait pas les piffer.
    Idem pour la dalle.
    Et tout à l’avenant… Rien ne lui faisait plaisir.
    C’était mal parti !
    Nous manquions de la dimension suffisante, en la circonstance comme en toute circonstance. Sublime ou pas, rien ne peut nous extraire du vulgaire. Les deux pieds, les deux mains dans la bouse, on ne tutoie pas les anges.
    Nous n’avons pas été présentés !